Jean-Louis Etienne : « Du pôle Nord au pôle Sud, je me suis toujours voulu instituteur du bout du monde »

Par
Julie Hervault
Le
04
November
2022
, le
24
February
2022
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Jean-Louis Etienne : « Du pôle Nord au pôle Sud, je me suis toujours voulu instituteur du bout du monde »

Originaire du Tarn, médecin de formation, explorateur de renom et rêveur déterminé, Jean-Louis Etienne a émerveillé trois générations de Français par ses périples sur les océans et dans les zones polaires. À 75 ans, Jean-Louis Etienne n’a rien perdu de son amour pour la nature et les grandes aventures. Rencontre chaleureuse avec ce Jules Verne des temps modernes qui a dédié sa vie aux contrées les plus froides. 

 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir explorateur ? 

Jean-Louis Etienne : C’est de naissance. Je suis né dans la campagne tarnaise, ce n’était ni la mer ni la montagne mais déjà tout petit, je m’imaginais mener des expéditions. Je campais dehors, je grimpais aux arbres, j’apprivoisais des oiseaux. La nature était un refuge pour moi. À 14 ans, j’avais dressé une liste pour partir seul dans les Pyrénées en hiver, avec tout le matériel dont je pourrais avoir besoin et tous les détails de l’expédition. Un jour l’envie de partir était trop forte. J’ai écouté l’appel des grands espaces, des immenses sommets et des horizons marins qui était en moi depuis très longtemps. Comme une évidence. Je me suis alors engagé en tant que médecin dans des expéditions en Himalaya, au Groenland, en Patagonie et sur les océans avec une première traversée de l’Atlantique sur le Bel Espoir du Père Jaouen pour la réhabilitation des toxicomanes, puis avec Alain Colas pour un record de l’Atlantique à la voile.

 

Vous avez fait découvrir à des millions de personne des régions inconnues du grand public, pourquoi une telle volonté de faire connaître ? 

Jean-Louis Etienne : J’aime beaucoup la pédagogie. Moi-même je suis autodidacte, à la fin de l’école primaire je n’avais pas d’assez bonnes notes pour intégrer la sixième, je suis donc allé au collège technique pour devenir tourneur-fraiseur. Et finalement j’ai pris du plaisir non seulement à apprendre ce métier manuel mais aussi des matières comme les mathématiques. C’est ce qui m’a poussé à m’inscrire à la Faculté pour devenir médecin. Le plus important est d’abord de s’enseigner à soi avant d’être capable d’expliquer. C’est ce même travail de simplification sur les mécanismes complexes des océans et des zones polaires que j’ai cherché à mener pendant mes expéditions. On a besoin de mots simples. Surtout pour comprendre ce qui nous dépasse. Je me suis toujours voulu instituteur du bout du monde. 

 

De vos multiples aventures, laquelle est la plus mémorable ? 

Jean-Louis Etienne : L’expédition la plus remarquable est sans aucun doute la traversée du pôle Nord pour rallier l’axe de rotation de la terre en 1986. Une solitude absolue. Je suis parti seul avec mon traîneau pendant 63 jours, à pied sur l’océan gelé, sans GPS ni téléphone. Je me souviens des sensations de froid extrême sous la tente quand le thermomètre affichait - 52 °C. J’aime dire que j’ai persévéré sur mon rêve en refusant systématiquement l’abandon. C’était mon Cap Horn, mon Everest. À cette époque, il y avait des tentatives tous les ans et que des échecs à l’exception de quatre finlandais qui ont réussi deux ans avant mois. Mais la solitude, l’introspection individuelle peut être notre meilleure alliée pour surmonter les difficultés. 

 

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Jean-Louis Etienne en Arctique en 1986.

C’est grâce à votre détermination individuelle que vous avez relevé ce défi, pensez-vous que les défis climatiques doivent eux aussi être appréhendés à l’échelle de chacun ? 

Jean-Louis Etienne : J’entends les voix pour le climat, plus que jamais. Les jeunes qui manifestent pour les causes écologiques ont raison de le faire. Mais vigilance à ne pas reporter la faute sur les grandes instances uniquement. Il faut comprendre que le climat est un phénomène d’une très grande complexité, où chaque individu est acteur. Au moment où on se parle, votre téléphone consomme de l’énergie, des voitures circulent autour de moi… Prenons nos responsabilités et devenons tous entrepreneurs de notre propre changement. Osons. Oser, c’est engager son imagination au-delà des certitudes. C’est avoir du fun dans sa vie ! Mettez des panneaux solaires sur vos toits, regardez la météo pour savoir quand optimiser vos consommations, achetez une voiture électrique. Je vous assure qu’on peut s’amuser dans ces petites entreprises du quotidien. 

 

Vous avez une conception très entrepreneuriale de la lutte contre le changement climatique, c’est cet état d’esprit qui va nous permettre de relever défi ? 

Jean-Louis Etienne : On en a besoin. Et c’est mon plus grand espoir pour la jeunesse. Qu’elle prenne en main la conception des solutions pour répondre aux problèmes climatiques. Quand une idée vous porte c’est précieux. Une idée, un projet, c’est ce qui vous fait vous lever. Il faut cultiver, enrichir, quoiqu’on entreprenne. Les Trente Glorieuses ne sont pas derrière nous mais devant nous. Regardons tout ce que nous sommes capables d’inventer et tous les savoirs que nous avons accumulés. Dans 10 ans, il nous faudra produire le double d’électricité dans le monde… alors que la majorité des pays sont encore au gaz ou au charbon. La solution est comportementale, car chacun peut être acteur sur sa zone d’influence, mais aussi technologique. 

 

« Les Trente Glorieuses sont devant nous »

 

Comment avez-vous pris conscience de la vulnérabilité de notre planète ? 

Jean-Louis Etienne : J’ai entendu parler du réchauffement climatique en 1990 en rentrant de l’Antarctique, après 7 mois et 6.300 kilomètres de traversée en traîneau à chien. 20 ans après, les 600 premiers kilomètres de glace avaient disparu. Les régions polaires sont les témoins de l’histoire climatique et ce n’est pas un mythe. En 2010, j’ai survolé l’Arctique en ballon rozière et à ma grande surprise, il y avait des étendues d’eau libre sur des centaines de kilomètres là où il y aurait dû y avoir de la glace. En un siècle, la planète s’est réchauffée de 1 °C. Nous avons perdu beaucoup de temps car longtemps nous avons fait du réchauffement climatique un sujet de discussion assimilé à la météo. Aujourd’hui nous avons conscience que c’est un problème d’une toute autre ampleur. 

 

Vous travaillez actuellement sur l’aventure Polar PoD, une plateforme d’exploration de l’océan Austral autour de l’Antarctique. En quoi cette expérience est-elle inédite ? 

Jean-Louis Etienne : Elle est inédite car il s’agira de la première campagne océanographique « zéro émission » dans de telles conditions. La plateforme Polar PoD sera capable de flotter et de dériver autour de l’Antarctique dans les cinquantièmes hurlants, cette portion de l’océan réputée très difficile. Nous avons besoin de mesures de longue durée pour comprendre les phénomènes des zones polaires et la technologie de Polar Pod doit permettre de les réaliser.  

 

Vous venez de publier Explorateur d’Océans, votre dernier livre aux édition Paulsen, quel message avez-vous souhaité y faire passer ? 

Jean-Louis Etienne : C’est un livre autobiographique, sans héroïsme mais avec beaucoup d’aventures. Je reviens sur ma découverte de l’océan et mes émerveillements que je cherche à relier au fonctionnement du monde. Comme toujours, je voulais que ce livre soit très pédagogique. On y parle d’océans, d’icebergs… À mon âge je peux assumer d’être conteur. Dans ce livre c’est en quelque sorte le conte d’un vaste territoire d’incertitudes et autant de promesses à explorer. 

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Jean-Louis Etienne
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