Laurent Baheux : « Sauver les animaux, c’est nous sauver nous-mêmes »

Par
Julie Hervault
Le
28
July
2022
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June
2022
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Laurent Baheux : « Sauver les animaux, c’est nous sauver nous-mêmes »

L’Afrique de l’est, l’Afrique australe ou même le Grand Nord : Laurent Baheux, photographe animalier depuis plus de vingt ans, a beaucoup voyagé pour, partout dans le monde, aller capter les plus belles images de la faune sauvage. Son objectif, au-delà de sublimer la beauté et la diversité animale, est de sensibiliser le plus grand nombre aux enjeux liés à la destruction de leur habitat naturel.

« Nous avons un peu trop oublié que nous n’étions pas les seuls habitants de cette planète », aime à répéter Laurent Baheux. Rencontre avec un homme entier, ambassadeur de bonne volonté auprès du PNUE (Programme des Nations-Unies pour l’environnement), très engagé pour la défense de l’environnement et auteur de nombreux livres photographiques, tous plus beaux et inspirants les uns que les autres : Lions, Album de famille de l’Afrique sauvage, D’ivoire & d’ébène, Ice is black ou encore Elephant. Le travail de Laurent Baheux est aussi à voir via un film documentaire, Félins noir sur blanc, réalisé par Mathieu Le Lay.

 

Comment est née votre passion pour la photographie ? 

Laurent Baheux : De base, j’étais rédacteur et couvrais l’actualité sportive et c’est le journal pour lequel je travaillais qui m’a demandé d’allier texte et photographie. C’est donc d’abord un peu contraint que je m’y suis mis. D’ailleurs, je n’ai aucune formation, ni en journalisme ni en photographie : je suis totalement autodidacte. J’ai ensuite commencé à saturer : de la vie citadine, de la foule des stades, etc. J’ai vraiment ressenti le besoin de m’éloigner de toute cette activité humaine pour me reconnecter à la nature et au monde animal. C’est comme cela que j’ai eu envie de faire mon premier voyage, en Tanzanie. Et j’y ai très vite pris goût. À cette époque, je continuais encore à travailler pour les médias sportifs, mes voyages n’étaient alors que par plaisir et non à vocation rémunératrice.

« J’ai choisi la défense des opprimés » dites-vous aussi pour expliquer ce choix : la photographie animalière, pour vous, au-delà d’être de l’art, c’est un engagement en faveur de la planète et de l’environnement ?

Laurent Baheux : Il n’y a aucune raison de privilégier les intérêts humains à ceux des animaux. Notre capacité à détruire nourrit cette prétendue supériorité sur l’animal. On se croit plus fort simplement parce que l’on peut détruire plus de choses et c’est un rapport de force qui est assez malsain. On devrait avoir de la bienveillance envers les espèces plus « faibles » que nous et avoir un instinct de protection plutôt que de destruction. C’est ce qui m’attriste le plus et j’aimerais qu’à travers mon travail l’Homme change de regard sur la relation qu’il entretient avec l’animal. On a oublié que l’on était, nous aussi, des animaux et que l’on faisait partie de cet ensemble. Si on détruit l’environnement, nous serons les premiers perdants, car sans lui, nous ne pouvons pas survivre.

Laurent Baheux en plein reportage animalier. © Yvan Cauvez

 

Comment naissent vos projets et comment travaillez-vous quand vous êtes sur le terrain ?

Laurent Baheux : Je fonctionne à l’envie et à l’instinct. Mes projets naissent de mes inspirations du moment et de mes convictions. En général, je pars au minimum deux semaines et jusqu’à un ou deux mois. À force d’aller sur le terrain, en Afrique, j’ai réussi à créer une petite logistique : sur place j’ai un véhicule et un guide qui m’attendent. Un guide local, Morris, avec qui je voyage depuis une douzaine d’années et avec lequel je forme un petit binôme, s'occupe de me conduire dans les endroits parfois accidentés et moi, je fais les photos. Il connaît très bien mes attentes donc il me met dans les meilleures conditions pour que je puisse faire mon travail comme je l’aime.

Vous arrive-t-il parfois de vous retrouver dans des situations extrêmes ?

Laurent Baheux : Je n’ai jamais vécu de moments tragiques ou difficiles. L’émotion, elle, s’invite en revanche quasi -quotidiennement pour l’observateur privilégié de la vie sauvage que je suis… D’ailleurs, il m’arrive de plus en plus souvent de poser l’appareil photo devant le spectacle qui s’offre à moi, pour en profiter pleinement, sans avoir l’œil rivé dans le viseur. Au fil du temps, je suis devenu un opportuniste contemplatif. Je suis heureux d’avoir eu la chance de saisir certaines images qui m’ont été offertes par la nature et qui m’ont procuré des émotions tout à fait particulières.

Pourquoi privilégier le noir et blanc ?

Laurent Baheux : J’ai appris la photo en noir et blanc au labo argentique et j’y ai vraiment pris goût. En tant qu’autodidacte, je n’avais pas cette connaissance de l’histoire de la photographie mais, quand je me suis penché sur la question, j’ai découvert le travail des grands humanistes du 20ème siècle comme Henri Cartier-Bresson, Willy Ronis ou Robert Doisneau. Les travaux d’Ansel Adams, Peter Beard et Sebastiao Salgado ont aussi nourri mon regard. C’est ce qui m’a le plus inspiré et, comme ils faisaient tous du noir et blanc, cela m’a conforté dans mon idée. Et puis il faut se souvenir d’une chose que beaucoup ont oublié : la photographie a été inventée en noir et blanc ! L’essence même de la photo, c’est du noir pour l’ombre et du blanc pour la lumière, avec quelques nuances de gris entre les deux…

 

« J’aime beaucoup cette citation d’Albert Einstein qui dit : « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire ». 

 

Quels sont vos projets à venir ?

Laurent Baheux : J’aimerais faire un livre sur les chevaux avec une approche similaire à celles que j'ai eues pour l'Afrique ou l'Arctique, à savoir photographier des animaux libres dans leur environnement naturel. J'ai commencé en Islande et je compte visiter les derniers endroits où cela est encore possible. Le cheval est le dernier animal à avoir été domestiqué par l'homme et s'il fait partie des animaux domestiques, il n'en reste pas moins un emblème puissant de liberté. C'est vers cette voie que je souhaite aller.

Comment vivez-vous les retours sur votre travail ? Un bon reportage, au-delà de la qualité des prises de vues, n’est-ce pas aussi la manière dont vous allez toucher les cœurs et les esprits, réussir à faire passer un message écologique et environnemental ?

Laurent Baheux : Il y a une dizaine d’années, je pensais que montrer la beauté des animaux et des paysages suffirait à éveiller les consciences. Je me suis aperçu que cela ne suffisait pas et que nous sommes confrontés majoritairement à un déni environnemental. Ainsi, je tiens maintenant un discours plus intense, plus radical en rapport avec mes convictions et mon statut de spectateur "privilégié" sur la destruction de la biodiversité dont nous sommes responsables. Je suis volontairement provocateur en soulignant nos contradictions (rouler en électrique mais continuer à manger de la viande alors que tous les experts enjoignent de végétaliser notre alimentation), pour faire réagir parce que je suis un éternel optimiste et que je me refuse à croire que nous allons laisser toutes ces richesses naturelles disparaître sans agir.

"Eléphant et arbre", Kenya. 2019 © Laurent Baheux

 

Avez-vous vu la faune évoluer, en lien avec le changement climatique, au fil du temps ?

Laurent Baheux : J’ai remarqué une évolution très négative, que ce soit en Afrique ou en Arctique. Les animaux survivent dans des territoires bien délimités où l’Homme est interdit. Mais dès que l’animal en sort, il se retrouve en confrontation avec l’Homme pour des questions de territoire. Pour le changement climatique, la plupart des gens pensent d’abord à la fonte des glaces, à la disparition de la banquise pour l’ours polaire, ce qui est évidemment dramatique. Mais il ne faut pas oublier que les zones du globe les plus affectées par le changement climatique sont les zones arides : des sécheresses à rallonge, des pluies diluviennes, des inondations destructrices menacent les animaux et les hommes…

Vous êtes, par ailleurs, engagé en faveur de nombreuses associations et ONG : c’est important, pour vous, d’œuvrer de manière collective, pour changer les choses ?

Laurent Baheux : J’aime beaucoup cette citation d’Albert Einstein qui dit : « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire ». Loin des beaux discours, il s’agit désormais de prendre la mesure des vrais enjeux écologiques actuels et de l’effondrement en cours : la vie sur terre est en train de mourir et nous en portons l’entière responsabilité. L’ignorer serait insensé ou suicidaire. Un rapport du WWF prévoit jusqu’à la perte de la moitié ou plus des espèces d’ici à moins de 60 ans et il est impossible d’ignorer ce constat et cette urgence qui surpasse toutes les autres. Chaque année en Europe, la pollution est à l’origine de quelque 800.000 morts prématurées. Le discours catastrophiste que certains qualifient d’extrémiste ne relève pas d’une crainte pour l’avenir mais d’un constat d’une réalité déjà présente. La banquise arctique a perdu 96% de sa surface en trente-cinq ans. Le changement climatique n’est que la partie visible d’un bouleversement de plus grande ampleur. Aujourd’hui, tout laisse à penser que nous sommes à l’aube de la sixième extinction qui s’annonce à une vitesse foudroyante. L’homme et sa consommation sans cesse croissante en sont la première cause. 

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui voudrait s’engager pour la préservation de l’environnement et de la nature ? Quels petits gestes, au quotidien, adoptez-vous et devrions-nous tous adopter ?

Laurent Baheux : Il devrait commencer par lire les rapports du GIEC. Un autre geste facile à faire est de végétaliser notre alimentation : l’espèce humaine tue chaque minute, dans le monde, deux millions d’animaux. Cet appétit insatiable a des conséquences dramatiques pour les humains, les animaux et la planète. Actuellement, 70% de tous les oiseaux de la planète sont des poulets et autres volatiles de ferme. Et, parmi tous les mammifères, 60% sont constitués de bétail, 36% de porcs et à peine 4% sont des animaux sauvages. Un observateur extérieur considérerait probablement l’humanité comme une espèce invasive dont il faudrait contrôler l’expansion dévastatrice, avant qu’il ne soit trop tard. Pouvons-nous alors encore redresser la barre pour éviter le naufrage ? La réponse est entre nos mains… Oui, j’avoue, je suis radical : radicalement contre la souffrance animale, radicalement contre la destruction de la planète, radicalement contre la guerre faite au vivant… L’enjeu est de convaincre un maximum de gens que nos destins sont liés : sauver les animaux, c’est nous sauver nous-mêmes.

"L'ours chasseur",  Svalbard, Norvège. 2014 © Laurent Baheux
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